Jusqu'aux portes de la vie.....



Jusqu'aux portes de la vie.....
La route est longue...

Jamais je n'aurais imaginé reprendre la main, vaste voyage sur des mers inconnues, en si peu de temps. Accoster sur la terre ferme est encore loin d'être en vue. Les tempêtes qui m'ont secoué n'ont pas fait chavirer le navire qui, malgré ses craquements violents, a su résister vaille que vaille.

Le soleil réchauffe l'atmosphère et des vents favorables dirigent ma vieille embarcation sur un parcours plus calme, mais la traversée me semble cependant interminable.

D'ailleurs, j'entre réellement dans une phase de migration. Deux découvertes viennent d'avoir lieu.

D'abord l'extraction mentale d'une écriture libre, folle, sans attaches. Linaire trace mouvante qui, par moments, s'affole et brouille mon sens, tant ses ramifications, ses intersections sont imprévisibles et impossibles à dominer. Elle me fait beaucoup penser, dans son apparition, aux barkhanes du sahara.

J'ai eu beaucoup de plaisir à l'extraire de cette fange qui englobe mon espace. Strate par strate, en creusant profondément, j'ai fini par tomber sur un véritable trésor qui se découvre chaque jour un peu plus.

Quelle pression que de se retrouver devant un sol uni ne laissant voir qu'une épaisse croûte noire ou blanche ! Nous parlons souvent du trac de l'acteur avant d'entrer en scène . pour nous, artistes, cela s'apparente plutôt à la page blanche et c'est presque comme un acte suicidaire que de plonger dans ce vide incertain sans savoir si la réception se fera en douceur ou dans un écrasement lourd et fatal.

Il me revient souvent, très souvent, à l'esprit cette phrase de Michel-Ange qui disait, en son temps "je ne crée rien, je ne fais qu'extraire ce qui existe déjà". Je suis d'accord avec cette conviction du Maître, la mienne étant qu'en effet, tout existe et que l'acte le plus fondamental est de trouver le cheminement de l'extraction.

Voila donc pour moi l'acte fondateur de toute création.... extraire comme un véritable mineur, improbable archéologue balayé par des tempêtes désertiques.

Une chose acquise en amène une autre à explorer... La phase dans laquelle j'entre maintenant me cause beaucoup plus de soucis de par sa difficulté.

Depuis longtemps, je suis obsédé par deux choses très récurrentes, l'idée du temps et les combinaisons.

Durant ces dix années passées où je suis resté inactif sur le plan créatif, mais terriblement fiévreux dans la perception de mon univers artistique, je me suis beaucoup passionné pour le désert, les écritures Tifinagh (écriture Touareg) et l'inscription éphémère de cette langue sur le sable du sahara. Durant ma jeunesse passée à l'école des beaux-arts de Paris qui, d'ailleurs, ne m'a strictement rien apporté, je dois le préciser, j'ai eu une véritable passion aussi pour la pierre de Rosette et le sumérien. Je suis réellement fasciné par les écritures incompréhensibles pour mon esprit , qui sortent du tréfonds sableux par monticules entier, de multiples tablettes qui se ressemblent toutes, mais donc la combinaison d'inscriptions bâtonnées rend chaque pièce unique. Très généralement, le sujet n'a rien de transcendant : rapports fermiers, transactions commerciales, décomptes de récoltes.

Peu de récits sont sortis de terre, à part la fabuleuse épopée de Gilgamesh, héros mythique de la Mésopotamie, divinité infernale du pays de Sumer. Ce personnage, descendant d'un être surnaturel, a pour obsession la vie et la mort.

Il a inspiré bien des histoires. Héros d'un roman "Jusqu'aux portes de la vie", s'ennuyant de l'enfer, Gilgamesh décide de retrouver la porte du monde des vivants. Comme un clin d'œil, le fait d'inventer dans mon travail, des noms incompréhensibles se finissant par un "H" est un clin d'oeil permanent à cet aventurier de l'enfer.

Je pense souvent à lui... mais venons-en aux combinaisons.

Je lis, je regarde beaucoup, surtout des formes, non pour m'inspirer, mais pour m'en imprégner, pour que, d'instinct, ce monde entier me fasse sortir des formes réellement définitives.

Pandor'as Box, qui telle un réceptacle doit me permettre de découvrir "MA" langue, est ma découverte récente, sortie de je ne sais où. Pour le moment, évacuant l'arabesque initiale, je laisse naître toute une foule de formes qui, malgré leur rondeur, doivent rentrer dans un carré. Ce n’est pas toujours évident, mais je m'efforce de parvenir à cette discipline instinctive. Je cherche surtout à extraire 31 formes fondamentales qui deviendront cette langue mystérieuse que j'attends ; 31 formes combinables qui n'apporteront jamais, dans leurs différents agencements, la routine, et m'ouvriront des pistes d'expression assez vastes.

Ce que j'aime, dans ma quête, et qui ne me rend jamais désabusé, c'est que j'ai conscience de tout dans un abandon permanent à la frénésie de mon esprit. Par moments, je fais un come- back sur une trace, une expression, et j'ai le sentiment que chaque apparition a son sens.

Des esprits farceurs me diront que je suis masochiste dans ma quête, mais qui domine son esprit domine son monde.

Dernièrement, j'ai voulu abandonner l'écriture sur corps, tellement complexe à installer … La proximité de deux corps dans une grande intimité où la trace puise son énergie, à la fois dans l'abandon du modèle et celui de moi-même, où le temps force à une concentration, où la porosité du support donne parfois des frayeurs tant le glissement est indispensable pour la fluidité d'une forme, toute cette pression interne ne laisse aucune place possible à l'homme, trop dure à construire.

Mais il apparaît évident que c'est un passage obligé. Le body painting, comme on l'entend et que je vois plutôt comme un carnet de voyage éphémère, est très important aussi dans le développement de Pandora’s Box.

Je n'aurai sûrement pas assez d'une année pour extraire ces 31 fameuses formes. Il me faut bien entendu indirectement tenir compte du marché et, bien que respectant par nature toute forme d'expression, n'allez pas croire que je suis dans le jugement, mais je n'ai pas le souhait de m'inspirer d'images de société, de Mickeys et de mangas en tous genres, parce que le POP est à l'honneur. Je préfère, et c'est mon choix, partir d'un corpus issu de ma conscience intime.

Pour autant, bien que je revendique le coté primitif de mon univers, je suis bien de mon temps, oscillant entre passé et futur.

L'être suprême, qui reste mon bâton de pèlerin, est Jean Dubuffet. Il y a peu de références à ce créateur hors normes qui pourtant a été au-delà de ce que nous pouvons imaginer. A lui seul, il personnalise les 4 êtres, le dessinateur, le sculpteur, le peintre, et l'architecte bâtissant une pyramide pour aller aux portes du ciel, Un monde où, dès le pas franchi, l'imaginaire vous envahit physiquement et où le temps n'existe plus.

La route est encore longue pour moi, elle m'apporte aussi mon lot de souffrances, et c'est par protection que je revendique mon égoïsme artistique.

Il faut me donner du temps pour que tout naisse et que la sérénité me permette d'être une fois pour toutes un être humain.

Lundi 30 Novembre 2009
Manser Fluxser

     

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